comprendre Duplésir ? par Roméo Duplésir.
Ce texte est un commentaire sur mon roman les Fleurs Coupées et doit être lu après ce dernier.
De l’importance de l’intention.
Les Fleurs Coupées est le second roman que je publie par le biais des éditions Duplésir. Roman-choral de plus de cinq cents pages, il s’agit d’une uchronie se déroulant dans un espace temporel où la crise du VIH n’a pas débuté dans les années 80, mais en 2024. Multiples sont les raisons à avoir encouragé une telle transposition : devoir de mémoire, acte militant, cynique potentiel narratif. Les Fleurs Coupées est né d’une volonté d’écrire sur le monde actuel et une partie de ceux qui l’habitent – de pousser un cri sans craindre d’impacter, de surligner ou de grossir le trait afin de se faire entendre.
Ainsi, je peux avouer sans trop rougir que le VIH agit presque plus comme une excuse que comme un moteur dans l’intrigue du roman. Au cours de la rédaction, l’idée de m’en servir comme d’une métaphore pour ce que la lutte politique représente à notre époque s’est rapidement imposée. Les difficultés rencontrées, les moyens à disposition du statu quo pour ne pas être questionné, le contraste dolent entre l’état d’esprit de ceux qui mènent le combat et ceux qui les entourent. Le personnage de Cassandre en est un exemple probant : comme la prophétesse éponyme, elle incarne la détresse de ceux qui ont vu l’avenir mais ne pourront pas l’empêcher, condamnés à s’époumoner face à un monde qui se bouche les oreilles. C’est un autre de ces maux non-spécifiques à la lutte contre le VIH. Les Fleurs Coupées aurait été un roman relativement similaire en évoquant les braves qui se battent pour la libération du peuple Palestinien, contre le dérèglement climatique ou pour nous alerter sur les dangers de l’intelligence artificielle.
Mais alors, si les Fleurs Coupées ne concerne que la lutte en général, pourquoi avoir choisi de parler du VIH ? a fortiori, pourquoi avoir choisi de transposer son arrivée à l’époque présente, quand celle-ci fourmille de ses propres efforts à fournir ?
Upcycler un cataclysme.
Disons-le d’abord : c’est en premier lieu car le combat contre le VIH n’est pas terminé, malgré les brillantes avancées de ces dernières années, et qu’il est toujours bon de le rappeler. C’est ensuite pour une question d’identification personnelle et de légitimité à aborder cette lutte plutôt qu’une autre, même si j’estime toujours que cette dernière n’existe que lorsqu’elle fait défaut. C’est enfin par envie de s’éduquer et d’éduquer sur le sujet, tout en estimant nécessaire de pouvoir s’appuyer sur des éléments contemporains pour faire passer mon message.
Pourtant, je ne plaisantais pas en parlant de cynisme narratif, plus tôt dans ce billet : à son arrivée, l’épidémie du VIH a été un véritable cataclysme, sans précédent dans l’histoire moderne. Son mode de transmission et sa léthalité, couplés à ses premières victimes – essentiellement issues de la communauté GBTQIA+ – ont suffi à la changer en sorte de fable macabre chantée par le Ciel pour avertir ceux tentés de ne pas jouer selon ses règles, ses nombreuses victimes du Panthéon des célébrités ayant par ailleurs aidé à sceller son empreinte sur la postérité.
Ainsi, réemployer l’arrivée du SIDA aujourd’hui, c’est emprunter à l’Histoire une de ses plus cruelles saillies. Une sorte de Satanas Ex Machina : un parfait fléau prêt à l’emploi. Car contrairement à tous les équivalents que j’aurais pu trouver, le SIDA jouit de la crédibilité de la catastrophe qui s’est déjà produite. Son aura frappe d’effroi le lecteur par sa simple évocation, malgré sa surprise de trouver la maladie si loin de son épicentre temporel. C’est une idée similaire qui m’a encouragé à ramener M.F. en tant que narratrice de la Couleur de l’Obsession, quand les questionnements qui la traversent sont essentiellement les miens. À croire que je ne peux rien faire par moi-même.
Ainsi, pour reprendre les exemples cités précédemment, on sait que le dérèglement climatique frappera la planète entière, mais que les plus fortunés y feront mieux face que les autres, tout comme l’avènement de l’intelligence artificielle ne manquera pas de profiter à ceux dont elle est la propriété. En revanche, lors des prémices de l’épidémie, le SIDA lui emportait sans distinction toutes les personnes ou presque qui avaient le malheur de croiser sa route. Une mort implacable, insidieuse, invasive, ciblant d’abord dans l’imaginaire ceux qui s’étaient abandonnés à un désir interdit. Une malédiction qui en devient presque romantique, au sens Chateaubriand du terme. Le Mal de tout un siècle.
Je comprends, cette honnêteté est un piètre hommage aux personnes tombées : à ces multiples victimes dont la maladie nous a privés. Me réapproprier leur histoire est un acte égoïste et cynique, moins noble que son travestissement en un vibrant hommage, mais je vais vous faire une confession : les artistes ne sont les amis d’aucun combat. Il faut l’avoir à l’esprit. Ils peuvent y contribuer, y participer lorsqu’ils y consacrent le reste de leur temps ou alors seulement par accident, bien malgré eux : c’est très important. Même lorsque leurs œuvres paraissent pertinentes, elles ne sont jamais qu’une distraction, un divertissement qui concentre les passions et peut certes inciter à passer à l’action, mais qui ne s’y soustraira jamais. Je distingue bien sûr les œuvres de commande qui servent à informer l’opinion. Mais même lorsque l’œuvre va dans le sens de la lutte, elle peut y nuire : elle assoit l’impression que la représentation suffit à la réalisation. C’est une erreur, car divertissement et diversion marcheront toujours main dans la main. Sans oublier qu’une œuvre définit une lutte : la figer est ainsi le terreau le plus fertile pour faire des révolutionnaires d’aujourd’hui les conservateurs de demain – un idéal duquel se languir quand les choses auront naturellement évolué. Ceci dit, lisez mes livres, j’ai besoin d’argent, et ça vous fera du bien, même en vous faisant du mal, simplement : ne pensez pas le travail terminé une fois la lecture achevée.
Alors certes, mépriser le travail intellectuel, c’est ce que font les fascistes : c’est acquis. Mais je trouve par ailleurs dangereux de tracer un trait d’égalité entre une participation active et la production de symboles ou d’éléments à commenter. L’art contribue à la lutte mais ne s’y soustrait pas. Si les artistes veulent y participer, ils doivent apprendre à le faire en-dehors de leur art. Pour moi, le combat passe par l’horizontalité. Hiérarchiser le temps de ceux qui le mènent est contre-productif, or, le temps dédié à la création en est un qui échappe à l’action concrète. Je n’en sais rien, je me recentre sur moi : je ne penserai jamais qu’à mon Œuvre. Si au passage, je peux sauver le monde et venger ma mère, tant mieux ! pour le reste, les voies Duplésir sont impénétrables.
Devoir de mémoire, recyclage et opportunisme : trois raisons de réemployer la tragique arrivée du VIH à mon compte. Mais à présent que cela a été établi, adressons la question qui a motivé la rédaction de ce billet :
Pourquoi rien ne change ?
Ce n’est pas dû à une paresse narrative, encore que ça l’a été toute la première moitié de la rédaction. C’est peut-être la chose qui a le plus surpris les premiers lecteurs des Fleurs Coupées : bien que le VIH ne se soit pas produit dans les années quatre-vingt, le monde dans lequel les personnages évoluent semble en tous points similaire au nôtre. C’est pourtant une des caractéristiques de l’uchronie : imaginer ce que serait le monde en changeant un paramètre, même infime, de son passé. Le fameux moustique écrasé à la Préhistoire qui empêche votre mère de naître soixante mille ans plus tard. Alors naturellement, lorsque l’on pense aux cinq dernières décennies débarrassées de l’épidémie, entre ses illustres victimes, l’héritage laissé dans l’art, dans la culture queer et ceux qui s’en réclament (c’est-à-dire, à peu près tout le monde), les changements provoqués dans le système de santé, dans la façon de rendre la visibilité le principal outil de l’action militante moderne, etcetera, etcetera, on ne peut s’empêcher de remarquer que la réalité alternative des Fleurs Coupées semble identique. Et quid de Line Renaud ? rien n’a changé.
Vraiment ?
Non : de nombreux changements attestent de ce décalage temporel à travers le récit, même s’ils restent volontairement subtils. L’exemple le plus probant est sans doute celui qui ouvre le roman, où Freddie Mercury ne serait pas mort du VIH en 1991 mais bien des années plus tard, en novembre 2024. Je ne veux pas trop en dévoiler, car une exposition excessive de mes intentions ruinerait mes chances qu’un heureux hasard soit mépris pour un trait de génie. Je peux toutefois mettre la lumière sur un dernier exemple, celui de Virgile, un des protagonistes du roman et propriétaire du Pauvre Cabaret, autour duquel gravite l’arc parisien des Fleurs Coupées. À l’heure où les hauts lieux de la culture queer de la capitale se font déloger les uns après les autres, comme la Flèche d’Or récemment, avoir un membre de la communauté assez âgé pour avoir connu la possibilité d’accéder à la propriété et vivre assez vieux pour en faire profiter ses jeunes paires est un privilège dont le SIDA nous a ravis, en fauchant sans pitié parmi les générations de nos aînés. Je réalise en écrivant ces lignes que le personnage de Virgile s’apparente à une ode à la propriété. Il n’en est rien ! ou alors seulement parce que ça m’arrange. Je ne fais pas encore les lois, et elles jouent si souvent contre nous qu’il faut bien trouver un moyen d’en profiter quelques fois. Mais passés ces quelques cas, toujours marginaux, en filigrane, il est vrai que ce monde qui n’a pas connu le SIDA dans les années quatre-vingt ressemble beaucoup au nôtre.
Pourquoi ?
C’est d’abord une volonté narrative. Au-delà de l’envie d’écrire sur l’ère du temps, confessée dans le prologue du roman, laisser le monde tel que nous le connaissons avec ses artistes, ses expressions, sa politique, ses dynamiques, permet d’engager une identification maximum chez le lecteur, en plus d’une symbiose naturelle entre ses narrateurs et leur auteur – moi. Ce n’est pas seulement par envie de changer les Fleurs Coupées en page turner : c’est encore une fois une volonté militante. Composer avec des éléments ultra-contemporains permet de souligner l’atrocité absolue qu’a été le SIDA à son arrivée, en opérant avec une projection immédiate. La logique est un bien piètre tribu à troquer contre cet effet.
Mais c’est également une volonté politique : une façon de déplorer qu’encore aujourd’hui, on agisse comme si cette épidémie n’avait jamais eu lieu, ou alors qu’elle n’est qu’un événement mineur qui n’a touché qu’une communauté déjà marginalisée. Dans la culture populaire, le VIH n’est jamais abordé lorsqu’il n’est pas sujet de l’œuvre en question. Il ne figure jamais ou que trop rarement en toile de fond des films, des romans qui se passent dans les décennies quatre-vingt ou quatre-vingt-dix, comme cette chose planante, menaçante, omniprésente qu’il était pourtant. Des eighties, on se souvient surtout des larges épaulettes et du sunlight des tropiques, trop peu de l’hécatombe. Comment, dans une œuvre se déroulant dans les années quatre-vingt, un fléau qui a autant défini l’époque peut être omis à la carte, en fonction des sensibilités de son auteur ? Alors, je me suis dit : très bien. Puisqu’on s’obstine à taire la catastrophe, je ferai de même. Prenons le présent tel qu’il est, identique, inchangé, comme si rien ne s’était passé. C’est ce que vous voulez, non ? partons d’ici et voyons où ça nous mène.
Pourquoi rien ne change ? bis
Et cette obstination dans l’omission est l’exacte raison pour laquelle même en déplaçant l’arrivée de l’épidémie de quatre décennies, sa diffusion et son impact sur ses contemporains restent sensiblement les mêmes. En dépit des avances technologiques et de l’évolution supposée de nos mœurs, la propagation se produit de façon presque identique : le doute, la résistante, la surdité, la désinformation, l’isolation. Certains changements sont opérés, bien sûr, car la société a changé, à défaut d’avoir évolué. Contrairement à l’épidémie originelle, le stigmate des hommes homosexuels se déplace dans notre histoire sur les personnes transgenres, dont les années deux mille vingt ont fait leur nouvelle bête noire, et comme les homosexuels dans le placard crachaient sur ceux qui avaient le courage de lutter à visage découvert, ces mêmes pleutres dirigent désormais leur négligence envers leurs adelphes trans. Mais politiquement, sanitairement, l’épidémie originelle et celle des Fleurs Coupées opèrent selon un procédé similaire. Pourquoi la situation n’a pas évolué en déplaçant l’arrivée de la maladie de quatre décennies ? à votre avis ?
Depuis quelques années, on exhorte de plus en plus les auteur.ice.s queer à écrire des histoires d’amour qui se déroulent bien, quitte à fustiger voire dénigrer ceux qui refusent de suivre cette tendance. C’est certes plus compliqué que cela : souvent, les grandes boîtes de production et de distribution ne sont intéressées que par nos martyrs, et ne souhaitent pas promouvoir des histoires dans lesquelles nous trouverions la joie, la paix ou même – horreur – l’amour. Actons que cette possibilité de se projeter vers une réalité désirable est évidemment essentielle à l’avancée de nos luttes : nous sommes d’accord. Faire pourtant de la représentation l’alpha et l’oméga de l’acceptation comme le veut cette nouvelle obsession des médias mainstream et de ses ouailles obéissantes est une erreur absolue, et selon moi, une énième façon de mettre en lumière ce qui arrange la classe dominante : des histoires proprettes et sans bavure, filées d’un happy ending bien commode pour la conscience de ceux qui jamais ne se sont levés pour le rendre possible, qu’ils soient des harceleurs repentis, des actifs opposants ou bien des complices silencieux.
Un temps, certes court, j’ai songé aux façons de faire des Fleurs Coupées une sorte de rédemption pour l’époque. J’aurais aimé offrir à cette hypothétique épidémie un déroulement différent de celle dont elle est tirée, mais ça n’aurait jamais fonctionné. Ce livre aurait peut-être été différent s’il avait été écrit à la fin des années deux mille dix. Cette époque si proche et sensiblement peuplée des mêmes personnes n’est vraisemblablement pas si différente de la nôtre, mais elle en avait au moins l’air, et ce sont sur les impressions que se projette l’imaginaire. Les personnages des Fleurs Coupées devaient mourir car je suis persuadé qu’à peu de choses près, impératifs dramatiques mis de côté, c’est exactement de cette façon que les choses se passeraient si un virus semblable au SIDA survenait aujourd’hui.
À une exception près ?
Dans notre monde, le SIDA s’est bel et bien produit. Il sévit évidemment encore, et son héritage est visible dans toutes les strates de la société pour peu qu’on se donne la peine d’y prêter attention. Ce n’est pas un héritage heureux : il a été conquis dans la douleur, l’humiliation, pas à pas, jour après jour, pendant des décennies, mais c’est aussi un legs extrêmement fragile, chancelant, et qui reste trop peu honoré. L’idée que le SIDA se soit déjà produit dans notre monde est la raison pour laquelle je pense que si une maladie similaire se déclenchait aujourd’hui, elle ne se répandrait pas en faisant autant de dégâts, grâce à tous ceux qui ont lutté à l’époque et continuent aujourd’hui. On l’a vu en deux mille vingt-trois avec la variole du singe, certes et heureusement bien moins mortifère : le nombre de personnes issues des communautés queer se faisant vacciner était très important, non pas grâce à des campagnes de prévention efficace, mais bien à cause des stigmates de cette précédente indifférence : cette négligence institutionnalisée dont l’on connaît le terrible prix.
Ainsi, pour répondre à notre question initiale, les Fleurs Coupées reprend bien le concept de l’uchronie en adaptant notre monde à la catastrophe dont il a été épargné pour mieux la connaître par la suite. Les choses sont changées, mais très similaires, on assiste à des variations, et ce sont bien dans ces détails discrets, subtils, que se trouve la sève de l’histoire et de son engagement. Les Fleurs Coupées : un hommage, et une bonne histoire. Achetez-le ! dix-huit euros.
Comprendre Duplésir ?
le nom est peut-être racoleur. Je ne suis pas certain de la pertinence d’écrire un billet pour expliquer ses propres intentions ; d’aucun dirait que c’est lorsqu’elles ne sont pas assez claires qu’elles ont besoin qu’on s’y attarde. Mais j’écris surtout sur moi car je ne suis pas assez connu pour que d’autres le fassent à ma place, et j’estime qu’il y a des choses à dire. Ce long billet est un autre aveu de faiblesse, similaire au post scriptum par lequel j’ai paraphé laCouleur de l’Obsession : motivé par la crainte de ne pas être compris. Et la volonté d’habiller mon site. J’ai toutefois conscience d’avoir besoin d’apprendre à être en paix avec l’idée d’être mécompris. Contrôler la réaction d’un lecteur est de toute évidence une entreprise bien vaine, et même contreproductive. Quelques merveilles peuvent naître de la confusion, pour peu qu’on trouve la force de s’y abandonner.
Pour le troisième roman, je ne manquerai de me montrer insaisissable.