Ode à l’ultra-temporalité.
Ce texte sert de prologue à mon roman Les Fleurs Coupées et doit être lu comme tel.
Le café du Clair de Lune, une fois de plus.
Un allongé, noir comme les nuits qui en sont privées ;
s’entame une ode à l’ultra-temporalité.
Deux euros quarante – le prix, allongé sur l’inflation, offre au café un de ses rares gages de modernité. Les murs, couverts d’idoles d’un Hollywood d’iode, se lézardent par larges balafres, à l’image du carrelage qui se craquèle comme une peau trop aimée par le soleil.
C’est le printemps au Clair de Lune : les portes-fenêtres sont grandes ouvertes pour laisser entrer l’extérieur. Leur armature surannée grince dans les brises, au contraire des lourdes tables dont les pieds de fonte ont brisé l’échine de mille générations de serveurs. Lorsqu’il fait beau, le Clair de Lune s’ouvre sur le monde et invite la faune urbaine à s’égarer jusqu’à son comptoir. Le Clair de Lune irradie avec les beaux jours ; soudain, il se diffuse dans le quartier et quitte l’accalmie dans laquelle il se terre au cœur de l’hiver.
Lorsque je me traîne au Clair de Lune, je ne change jamais de place ; je m’abandonne sur la banquette au fond du troquet, peu importe la place du soleil à travers les hémisphères. J’observe contre les mêmes lattes le rituel de l’attente ; j’attends que les voix dans ma tête s’affirment pour faire taire les enceintes qui cerclent le plafond. Et me voilà de retour à l’Hôtel California, car les musiques aussi sont identiques : « It Ain’t over Til It’s Over », paraît-il. Je ne supporte plus les solos de guitare et les hommes pleurnichards : tous les jours, je rêve de sectionner ces cordes qui n’en finissent plus.
Pourtant, je reste à la même place, et le café reste le même, mais le café change en permanence, et je change à ma manière. Chaque jour, je m’assois dans l’ultra-présent.
Pour la première fois de l’année, le printemps a décillé le Clair de Lune et les passants semblent suffisamment proches pour boire dans ma tasse. Je rêve de l’hiver, encore hier, où les vitres étaient si épaisses qu’ils ne songeaient pas à tourner la tête. Mais aujourd’hui, c’est le printemps. Ultra-présent.
Au loin, j’entends une anecdote. Saviez-vous que l’homme le plus âgé du Maroc avait cent vingt-deux ans ? Le serveur l’affirme à toutes les personnes qui ont la curiosité de lui accorder plus qu’une simple commande, jour après jour. Selon lui, le grand air et la nourriture seraient la clef de la longévité des Marocains. Ultra-réel.
Ce serveur est enfermé ici depuis des décennies ; dans son contrat comme dans ses attitudes. Il est enraciné, tutélaire ; le mur porteur. C’est aux visiteurs de venir le voir, pas l’inverse. Il évoque l’époque à laquelle il a commencé à servir le café, même lorsqu’il tape une commande sur le logiciel que sa direction le force désormais à utiliser. Ultra-employé.
Sa clientèle est amusante : un patchwork de touristes dus à la proximité du Sacré-Cœur, de ces jeunes queeros à qui le dix-huitième appartient et de vieux nantis ignorant comment dépenser leur argent autrement qu’en s’offrant une bouteille de rosé avant midi. C’est l’ère du temps.
Les fenêtres sont ouvertes ; tous les quarts d’heure, le petit train qui cercle Montmartre manque de s’encastrer contre le comptoir. C’est immuable. Oh ! et Elton John, maintenant. « Bennie & The Jets ». Ultra-inattendu. On ou-b-b-blie trop souvent Elton John.
Chez les clients, les vêtements fuient la veille malgré le vent. Les jeans rigides oscillent dans les brises. Pour les longues jupes aux drôles de plis, une danse s’esquisse à chaque pas. Ces t-shirts de sport ultramoulants n’ont jamais connu les sueurs de l’effort ; et les débardeurs ! que tous ces bras sont beaux. Mais je ne supporte plus les sandales – réapprenons à avoir honte de nos orteils. Ultra-nécessaire.
Derrière moi ! un queeros aux longs cheveux décolorés. Son regard se terre derrière d’épaisses lunettes de ski. Maintenant que l’on nous a volé les piercings, la moustache et les Dr. Martens, le laid est devenu notre dernière façon d’affirmer quoi que ce soit en matière de style. J’appartiens à cette faune ; je ne me souviens plus de la dernière fois où j’ai eu des sourcils. Ultra-confus.
Encore aujourd’hui, malgré le printemps, je porte ma toque de fausse-fourrure. C’était la mode, cet hiver : ça m’a beaucoup agacé, car je porte la mienne depuis des années, afin de couvrir mon crâne rasé. Aujourd’hui, mes cheveux repoussent. Sur ma tête règne une ultra-temporalité, assujettie à ma production de kératine. Il commence à faire chaud, le printemps me poussera sans doute vers un nouveau chapeau. Pour l’instant, je sue dans l’ultra-présent.
En m’installant au Clair de Lune, j’espérais entamer la rédaction des Fleurs Coupées. J’imagine ce roman comme pétri de l’air du temps ; pourtant, je m’aperçois que j’ignore comment m’en emparer. C’est une notion qui me demeure étrangère. J’ai compris en tentant d’entamer la rédaction que j’ignorais qu’il s’agirait d’un souci. Le Clair de Lune a éclairé cette difficulté.
Dans toute sa glorieuse intemporalité, le Clair de Lune en devient ultra-temporel, car il constitue pour moi le quotidien. Chaque jour, il se réinvente dans l’usuel et devient l’ultra-présent. Malgré sa rigueur dans la ringardise, le Clair de Lune n’échoue jamais à scintiller de l’air du temps. En restant identique, il me permet de me joindre chaque matin aux jours qui passent.
Le troquet m’a suggéré la prudence. Il a récompensé mon assiduité de toutes ces années en me soufflant quelques idées, et l’ultra-présent ne peut se déceler que sur une continuité. Chaque jour, je baigne dans toutes ces époques. Je prends racine, et c’est l’ultra-présent qui me souffle mes plus belles maximes – pourquoi ai-je pourtant l’impression qu’il ne se poursuit pas dans la prose ? Ultra-badant.
J’envisage les Fleurs Coupées comme une sorte de course à l’immédiateté, mais comment capturer ces sons que je n’entends pas encore ? Depuis des années, je crois à tort que l’éternité se cache dans l’intemporalité. Je comprends maintenant que comme moi, elle se trouve dans l’ultra-présent.
Viser l’éternité est le meilleur moyen de ne jamais l’atteindre. Il faut apprendre à la place à se nourrir de l’ultra-présent : écrire sur l’immédiat jusqu’à en extraire son essence la plus pure, car cette dernière est universelle, peu importe sous quels traits elle choisit de s’incarner. L’essence extraite de mon ultra-présent parlera à tous ceux à venir, car elle règne sur l’ultra-temporel.
Une des raisons pour lesquelles j’ai voulu écrire cette courte Ode en amont de mon roman est pour confesser ma crainte de composer avec des éléments contemporains. J’ai toujours l’impression que le quotidien manque d’envergure ; que ces choses essentielles qui font le jour ne méritent pas qu’on s’y attarde. Le vocabulaire que j’emploie n’a rien d’ultra-daté, et dans la vie, je ne parle jamais ainsi. Je n’écris jamais ailleurs que dans l’ultra-présent, mais échoue pourtant à l’évoquer dans mes romans. Je perds à l’épreuve de l’authenticité ; j’ai toujours cherché autre chose dans mes récits. La vérité ne m’a jamais tant intéressé, mais je désespère de comprendre qu’elle est pourtant la clef des objectifs que je poursuis.
Pourquoi pensons-nous que la noblesse n’appartient qu’aux temps passés ? J’ai de réels scrupules à cueillir le jour. Le présent a-t-il toujours été aussi trivial ? Quelques années sont-elles nécessaires pour sanctionner quiconque de la dignité ? les choses les plus essentielles de nos quotidiens sonnent comme d’immondes jurons lorsqu’on les couche sur le papier ; pourtant, à quoi ressemblerait le monde sans Instagram, l’application Vélib’ ou France Travail ?
Mais par l’évocation de ces banalités qui portent l’époque, je crains de limiter mon roman à la simple chronique contemporaine. Or, l’orgueil me pousse à aspirer à l’universalité. D’aucun dirait que c’est le propre des écrivains : l’orgueil est impératif à une telle vocation. Dans un monde où l’analphabétisme est appelé à disparaître, l’écrivain trouve sa gloire dans l’idée qu’il exécuterait bien mieux qu’un autre une tâche que chacun effectue chaque jour sans même y penser.
Je n’ai pas envie d’écrire une ode à ma génération ; le concept de génération est idiot et dépassé. Il y a mille humanités dans chaque cuvée. Les jeunesses se côtoient et s’affrontent pour la postérité, pour asseoir une identité, un âge adulte – inconsciemment, souvent : la plupart du temps. J’envisage davantage ce roman comme une déclaration au temps présent – au mien d’abord, évidemment, mais à tous ceux qui lui succéderont. Ce livre est pour nous, pour apprendre à nous regarder dans les yeux, dans tous nos sublimes échecs et nos succès les plus crasseux. LesFleurs Coupées sera sculpté dans l’air du temps. Je veux façonner l’ultra-présent jusqu’à en libérer mon roman – et je compte bien trouver l’universalité au cours de l’égarement.
Je me rassure en me rappelant que les émotions ne s’inventent pas, tout comme aucune nouvelle couleur ne se révèlera à l’iris. L’apparition d’un territoire inconnu n’a jamais récompensé une contemplation assidue. Le cœur humain est régi par les mêmes lois iniques : nos émotions sont semblables depuis que l’on s’est accordé pour les nommer – je rendrai hommage aux jours dans lesquels les miennes sont condamnées à s’exprimer.
S’attaquer à l’ultra-présent est le bravado ultime de l’écrivain. Renoncer aussi bien à la chronique nombriliste qu’aux chants épiques ; partir en quête de l’essence du jour : je m’y sens prêt.
Par ce roman, je me soustraits au temps de latence avec lequel j’observe le monde pour me fondre dans l’ultra-présent. Les Fleurs Coupées comme une ode à l’ultra-temporalité. Je suis né en mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf, et je compte bien vivre jusqu’à cent un an. Je suis fier d’accompagner mon siècle d’un bout à l’autre de sa course.
Ma priorité : me débarrasser de l’idée qu’écrire avec des élisions est une hérésie. Quel lourd tribut à payer à la temporalité. Je viens de me rappeler des anglicismes ; j’ai des sueurs froides. Mais ressent-on encore autrement qu’en anglais ? c’est le très soft power.
« What Was That » de Lorde est sorti il y a quelques jours, et j’attendais son retour depuis des années. Ce sont ces sons que je veux chasser dans ce récit.
C’est cette immédiateté que je poursuivrai au cours de la prochaine année.