le Manifeste Duplésir.
Ce texte sert de prologue à mon roman La Couleur de l’Obsession et doit être lu comme tel.
Une nouvelle fois, tout a été impulsé par une question d’orgueil. L’arrivée de l’intelligence artificielle dans la question littéraire a désorganisé une course parmi les écrivains. À travers des égarements plus ou moins maîtrisés, nombreux sont ceux à désormais se rêver épicentre de la doctrine qui fera date sur ce nouveau basculement de l’histoire de l’humanité.
Je le confesse : par le passé, pareil instinct a pu me traverser. J’ai rêvassé à l’idée que « l’approche Duplésir » donne son nom à l’attitude qu’il convient d’adopter face à cette somme d’équations déguisée en rivaux par les profanes. C’est déjà trop tard : le processus de publication d’un roman est trop lent pour permettre à une idée de rester innovante bien longtemps. Ça m’est égal : il faut se libérer de la vanité des utilisateurs de Twitter, et la surabondance de saillies a rendu l’appréhension plus précieuse que la seule innovation. Que l’on m’attribue ou non la paternité d’un concept m’indiffère : seul m’importe que l’on comprenne les convictions qui m’animent lorsque j’écris.
Car après tout, certains chercheurs étudient la question depuis des décennies, et à ça je réponds : la belle affaire. Dans cette course à la postérité, la légitimité n’a pas sa place. Cette dernière n’existe de toute façon que lorsqu’elle fait défaut, et je me suis toujours attelé à ne pas m’encombrer de son absence. On ne réfléchit pas mieux depuis les bancs d’une université qu’avachi sur son canapé, et l’intelligence n’a jamais rien eu de géographique, a fortiori pour penser la création : l’académisme s’est toujours montré impuissant à en saisir l’essence.
Dès lors, l’esprit d’un conteur d’histoires s’impose comme le seul pertinent à opposer aux théories établies. Et si d’aventure, l’envie me prenait d’endosser ce rôle d’adversaire, ma potentielle doctrine s’articulerait ainsi :
« qui aurait songé à m’envoyer au secours de la réalité ? »
Dès l’incipit, j’établirais l’aversion que je nourris depuis toujours envers la réalité, antagonisme exacerbé par le confort trouvé dans les bras de la fiction. À cette occasion, j’insérerais certaines citations de mon roman Lettres à Roméo, dont la non-publication est à l’origine de l’identité Duplésir, et d’après lequel je me suis même nommé.
Dresser le portrait de cette drôle de rivalité introduirait mon propos pour un deuxième chapitre, pensé comme simple rappel de la situation actuelle. Un constat à la fois sur l’évolution exponentielle de l’intelligence artificielle, mais également sur l’état de l’industrie culturelle aujourd’hui : notre rapport à l’art que nous consommons comme à ceux qui en assurent la diffusion.
Le troisième chapitre se précipiterait sur les conséquences d’une telle révolution. Je n’ai pas le cœur d’un pessimiste, même si j’en ai la plume et le style vestimentaire. Alors plutôt que de m’apitoyer sur les innombrables opportunités que cette technologie ne manquera pas de nous ravir, je choisirais de me concentrer sur la façon dont nous autres saltimbanques parviendront à renverser la tendance. Remarquez comme j’emploie ici le futur, et non le conditionnel. Je suis persuadé que notre incapacité croissante à distinguer le vrai du faux sur nos écrans précipitera le retour du spectacle vivant comme art hégémonique. Dès lors, se réapproprier le réel deviendra la première mission de l’artiste.
Au fil des siècles, l’art s’est défaussé de l’incarnation charnelle dont il tirait jadis son intérêt. Cette dégradation a été graduelle, menée aussi bien par la démocratisation de l’imprimerie, l’invention du cinéma et de la télévision que l’avènement d’une tribune universelle en la chose d’Internet – soit autant de révolutions dont l’art est tributaire pour la façon dont il irradie aujourd’hui. L’émergence d’un adversaire imbattable dans le domaine du digital contraindra pourtant les artistes à se remémorer qui ils sont : des sacs de sang bouillonnant en lieu des pixels avec lesquels ils ont fini par se confondre.
Pour le quatrième chapitre, une remise en cause des systèmes de représentation dans le spectacle vivant s’imposerait naturellement. Par-là, j’entends la refonte de tout ce que nous estimons certitude au sujet des théâtres, opéras et autres temples de ségrégation. En effet, la communauté est en passe de redevenir motrice de l’Histoire, et l’architecture doit cesser de s’opposer à ceux qui la composent. Il est temps de mettre un terme à la dictature du marchepied qui accable le monde depuis l’Antiquité – de réunir ceux qui sont sur scène et ceux qui lui font face. Sommes-nous seulement assez créatifs pour nous affranchir de l’estrade ? À nos synapses !
Je profiterais de l’occasion que je me donne pour rendre de notoriété publique que je déteste les musées. À mon sens, ce ne sont ni plus ni moins que des cimetières de la création – de gigantesques fosses communes dans lesquelles une œuvre n’échoue qu’une fois dépecée de toute sa substance. L’expression artistique spontanée m’intéresse infiniment plus que la culture établie. La culture, c’est l’art dans le formol, mais moi, j’aime l’art en gestation : voir l’artiste perdre la raison à l’idée de ne jamais assouvir l’obsession qui hante ses nuits. Et qu’on ne me parle pas de galeries d’art ! Si les musées sont des sépultures, les galeries en sont les fossoyeurs.
Remettre en question nos façons de nous mettre en scène donnerait à un cinquième chapitre la forme d’une interrogation sur nos systèmes d’exposition. Les milliards de pixels qui saturent Internet à chaque seconde ont rendu illisibles les portraits, clichés et autres esquisses que l’on s’acharne pourtant à y déverser. L’incapacité croissante des plasticiens à faufiler un cri dans la cacophonie les poussera à se rabattre sur un espace délaissé par les décibels : le monde réel. Le tangible redonnera sa valeur aux œuvres, à l’image de l’exclusivité, bête noire du « tout-au-public » dont le vingt-et-unième siècle a fait son cheval de bataille. Mort aux captations systématiques ! Il est impératif de rendre son mystère à l’art, en le sauvant aussi bien de la voracité des réseaux sociaux que de l’asphyxie institutionnelle. Raréfier l’accès à l’art marquera le retour de son impact sur nos imaginaires. Mais comment réduire cet accès sans le réserver à une élite ?
Un sixième et avant-dernier chapitre soulagerait cette inquiétude. Car je continue d’espérer que la plus grande victoire arrachée à la révolution artificielle sera la fin de l’art pour certains au profit de l’art pour tous.
Attention ! je ne prononce pas cette prophétie comme on pourrait l’entendre, avec le fatalisme des pourfendeurs d’identités qui se réjouissent que les plumes de chacun s’offrent désormais aux caprices du moindre clic. Je crois seulement que cette abondance mettra suffisamment à mal l’image que tant d’âmes se font de la création pour leur permettre de s’élancer à leur tour sur la voie des conteurs d’histoires.
Il nous faut briser l’axiome de la cigale et de la fourmi. Le monde s’accable de cette distinction depuis bien trop longtemps. Dans sa fable, la Fontaine oublia pourtant un troisième archétype : celui des parasites, qui prolifèrent aussi bien sur l’œuvre des travailleurs que des amuseurs. L’occasion nous est donnée de devenir des cigales consciencieuses, ne travaillant que pour façonner nos instruments de musique. Nous devons exiger de la révolution numérique qu’elle nous permette de chanter toute l’année, sans céder aux vers qui phagocytent nos fables la prérogative d’en dicter le sens.
L’ode à la paresse ! voilà le cadeau des machines aux Hommes. Ces dernières nous donnent enfin l’occasion de renverser l’ordre de ceux qui nous pensent autre chose que de grands primates. Des singes drôlement intelligents, certes – assez pour créer une entité susceptible de les astreindre à la réflexion – mais qui jamais pourtant n’arracheront au monde plus grand plaisir que celui d’une eau claire et d’un fredonnement. L’humanité a perdu son souffle à la poursuite d’autres denrées : l’heure est venue de presser les lèvres et de céder aux sifflements.
Dès lors, pour revenir au chapitre précédent, l’accès à l’art n’aurait plus rien d’élitiste, puisque tout le monde s’adonnerait à la discipline de son choix, sans poursuivre le pondéreux apostolat de la conquête par la plume. Plus de cigale ni de fourmi : le sapiens captus, celui qui a su et qui saura – qui s’est frotté aux limites de plus d’un monde et a trouvé le courage d’esquisser un pas de côté puis un pas en arrière, avec l’esprit serein du voyageur qui retrouve ses pénates après une palpitante odyssée.
Et en protégeant l’art des endroits où l’intelligence artificielle régnera en maître – nos écrans, donc – nous permettrons le retour d’identités artistiques singulières, marquées et territoriales, loin de l’homogénéité mondialisée à laquelle les réseaux sociaux nous avaient habitués.
Filés, ces chapitres démontreraient que les fatalistes font fausse route. Et comme ultimes arguments à leur encontre, j’ajouterais seulement que :
l’on prédit la mort de l’art depuis des siècles, aussi souvent qu’une nouvelle technologie s’est targuée de pouvoir y mettre un terme (imprimerie, photographie, cinéma, musique électronique, et j’en passe), mais surtout que :
avant de se destiner à la diffusion, l’art est d’abord une conversation avec soi-même. Indépendamment des considérations mercantiles qui ont fini par le faire oublier, l’usage de l’art est un exutoire personnel qui vise à s’aider à naviguer à travers l’existence. C’est d’ailleurs la seule chose qui la rende supportable, au-delà du fait qu’elle ait une fin : la chance qu’elle nous donne d’y échapper. Tant que les êtres humains auront des passions à expier, l’art subsistera – alors ne laissons aucun super calcul assécher nos cœurs. L’invention de la voiture n’a jamais fait renoncer quiconque à la course à pied.
À la suite de cet avant-dernier chapitre, mes pensées iraient bien sûr aux artistes contemporains : à mes tendres nyctalopes, à l’aise dans cette nuit dont ils étaient les phares. Souvenez-vous que l’art n’a jamais existé, et qu’il n’y a jamais eu que les artistes.
Cette règle s’appliquera toujours lorsque le monde se sera mis à la page.
Enfin, comment terminer cet essai autrement qu’en abordant la condition des écrivains ? Même si la lyre siérait à mes litanies, cet ultime chapitre ne suggérerait pas de ramener nos rues à l’âge des aèdes. À l’intention des suspicieux, il affirmerait simplement que seul un idiot peut penser que l’ensemble des écrivains connus –passés comme présents – ont chacun signé l’ensemble de leurs œuvres, et que la possibilité d’un recours à l’intelligence artificielle ne devrait pas être première artisane du doute en matière d’hérédité textuelle.
Et à ceux qui se demandent si les machines seront bientôt capables d’écrire comme nous, je répondrais simplement : tout dépend. Si les écrivains existent réellement, nous continuerons d’avoir une raison d’être. Le cas échéant : si notre existence n’a jamais été qu’un leurre, si notre vocation n’a jamais été qu’une supercherie savamment orchestrée par les magnats du papier,
nous nous effacerons,
le monde ne perdra pas grand-chose,
et nous trouverons une autre façon de perdre notre temps.
Voilà : si la question m’était posée, c’est plus ou moins ainsi que je déroulerais mon exposé. Mais le Manifeste Duplésir ne verra jamais le jour, tout simplement car je n’en vois pas l’utilité. Bien sûr, il me serait facile d’étaler mon raisonnement sur quelques centaines de pages, et récolter les lauriers que seule une tête tenue par les tendons de l’optimisme porterait avec grâce, mais ce n’est malheureusement pas la voie Duplésir.
Cette brève entrée en matière se suffira à elle-même, car j’estime qu’il n’y a guère plus à dire : un livre entier serait de trop. Étirer un raisonnement le gracie rarement d’une pertinence qui ferait défaut à la concision. Certes, certaines digressions me permettraient d’étriller quelques némésis, comme l’entre-soi bourgeois à la mainmise sur la sphère créative et qui lui serrera le cou jusqu’à l’asphyxie, mais je ne crois pas avoir envie de céder au dépit. Les dix commandements ont été gravés sur une tablette de pierre et non dans une carrière de granit. Pour s’exprimer, la vérité n’a besoin que d’une poignée de syllabes. Les subordonnées aspirent rarement à plus qu’une bête ambition décorative, et nuancer n’est pas la voie Duplésir, en particulier quand selon moi, il n’existe que deux types d’écrivain : ceux qui écrivent pour montrer ce qu’ils pensent, et ceux qui écrivent pour le découvrir. Le cœur Duplésir appartiendra toujours à la seconde catégorie.
Certaines rédactions sont des sèches, et d’autres sont des saignées, mais il faut toujours céder un tribut à l’encre pour lui offrir un autre dessein que celui de la tâche.
Dès lors, il ne me reste plus qu’à trouver ce que j’ai à dire.